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()  -  15/06/20  -  THOMAS PIKETTY : Affronter le racisme, réparer l'histoire

La vague de mobilisation contre le racisme et les discriminations pose une question cruciale : celle des réparations face à un passé colonial et esclavagiste qui décidément ne passe pas. Quelle que soit sa complexité, la question ne peut être éludée éternellement, ni aux Etats-Unis ni en Europe.

    A la fin de la guerre civile, en 1865, le républicain Lincoln promit aux esclaves émancipés qu'ils obtiendraient après la victoire « une mule et 40 acres de terres» (environ 16 hectares). L'idée était à la fois de les dédommager pour les décennies de mauvais traitements et de travail non rémunéré et de leur permettre de se tourner vers l'avenir en tant que travailleurs libres. S'il avait été adopté, ce programme aurait représenté une redistribution agraire de grande ampleur, aux dépens notamment des grands propriétaires esclavagistes. Mais sitôt les combats terminés la promesse fut oubliée: aucun texte de compensation ne fut jamais adopté, et les 40 acres et la mule devinrent le symbole de la tromperie et de l'hypocrisie des Nordistes à tel point que le réalisateur Spike Lee en fit ironiquement le nom de sa société de production. Les démocrates reprirent le contrôle du Sud et y imposèrent la ségrégation raciale et les discriminations pendant un siècle de plus, jusqu'aux années 1960. Là encore, aucune compensation ne fut appliquée.

    Etrangement, d'autres épisodes historiques ont pourtant donné lieu à un traitement différent. En 1988, le Congrès adopta une loi accordant 20000 dollars aux Japonais-Américains internés pendant la seconde guerre mondiale. L'indemnisation s'appliqua aux personnes encore en vie en 1988 (soit environ 80000 personnes sur 120000  Japonais-Américains internés de 1942 à 1946), pour un coût de 1,6 milliard de dollars. Une indemnisation du même type versée aux Afro-Américains victimes de la ségrégation aurait une valeur symbolique forte.

    Au Royaume-Uni comme en France, l'abolition de l'esclavage s'est à chaque fois accompagnée d'une indemnisation des propriétaires par le Trésor public. Pour les intellectuels «libéraux» comme Tocqueville ou Schoelcher, c'était une évidence: si l'on privait ces propriétaires de leur propriété (qui, après tout, avait été acquise dans un cadre légal) sans une juste compensation, alors où s'arrêterait-on dans cette dangereuse escalade? Quant aux anciens esclaves, il leur fallait apprendre la liberté en travaillant durement. Ils n'eurent droit qu'à l'obligation de devoir fournir un

contrat de travail de long terme avec un propriétaire, faute de quoi ils étaient arrêtés pour vagabondage. D'autres formes de travail forcé s'appliquèrent dans les colonies françaises  jusqu'en 1950. Lors de l'abolition britannique, en 1833, l'équivalent de 5 % du revenu national britannique (120 milliards d'euros d'aujourd'hui) fut ainsi versé à 4000 propriétaires, avec des indemnités moyennes de 30 millions d'euros, qui sont à l'origine de nombreuses fortunes toujours visibles aujourd'hui. Une compensation aux propriétaires s'appliqua aussi en 1848 à La Réunion, à la Guadeloupe, à la Martinique et en Guyane. En 2001, lors des débats autour de la  reconnaissance de l'esclavage comme crime contre l'humanité, Christiane Taubira tenta sans succès de convaincre ses collègues députés de créer une commission chargée de réfléchir à des compensations pour les descendants d'esclaves, notamment en matière d'accès à la terre et à la propriété, toujours très concentrée parmi les descendants des planteurs.

    L'injustice la plus extrême est sans doute le cas de Saint-Domingue, qui était le joyau des îles esclavagistes françaises au XVIII• siècle, avant de se révolter en 1791 et de proclamer son indépendance en 1804 sous le nom d'Haïti. En 1825, l'Etat français imposa au pays une dette considérable (300 % du PIB haïtien de l'époque) afin de compenser les propriétaires français de leur perte de propriété esclavagiste. Menacée d'invasion, l'île n'eut d'autre choix que d'obtempérer et de rembourser cette dette, que le pays. traîna comme un boulet jusqu'en 1950, après moult refinancements et intérêts versés aux banquiers français et américains.

    Haïti demande maintenant à la France le remboursement de ce tribut inique (30 milliards d'euros d'aujourd'hui, sans compter les intérêts), et il est difficile de ne pas lui donner raison. En refusant toute discussion au sujet d'une dette que les Haïtiens ont dû payer à la France pour avoir voulu cesser d'être esclaves, alors que les paiements effectués de 1825 à 1950 sont bien documentés et ne sont contestés par personne, et que l'on pratique encore aujourd'hui des compensations pour des spoliations qui ont eu lieu pendant les deux guerres mondiales, on court inévitablement le risque de créer un immense sentiment d'injustice.

    Il en va de même pour la question des noms de rue et des statues, comme celle du marchand d'esclaves qui vient d'être déboulonnée à Bristol. Certes, il ne sera pas toujours facile de fixer la frontière entre les bonnes et les mauvaises statues. Mais de la même façon que pour la redistribution des propriétés, nous n'avons d'autre choix que de faire confiance à la délibération

démocratique pour tenter de fixer des règles et des critères justes. Refuser la discussion revient à perpétuer l'injustice.

    Au-delà de ce débat difficile, mais nécessaire, sur les réparations, il faut aussi et surtout se tourner vers l'avenir. Pour réparer la société des dégâts du racisme et du colonialisme, il faut changer le système économique, avec pour fondement la réduction des inégalités et un accès égalitaire de toutes et de tous à l'éducation, à l'emploi et à la propriété (y compris avec un héritage minimal), indépendamment des origines, pour les Noirs comme pour les Blancs. La mobilisation qui rassemble aujourd'hui des citoyens de toutes les provenances peut y contribuer. » THOMAS PIKETTY  -  (https://www.lemonde.fr/, le journal,  n°23461, p35)

    

13/06/20  -  « L’enjeu majeμr du "monde d'après" est de donner la parole à ceux qu'on n'entend pas d'habitude»
  
SANDRA LAUGIER EST PHILOSOPHE, professeure à l'université Paris-! Panthéon-Sorbonne, spécialiste de l'éthique du« care » (soin mutuel) et des théories de la « démocratie radicale». Elle a notamment coécrit avec Albert Ogien Le Principe démocratie (La Découverte, 2014) et codirigé avec Alexandre Gefen Le Pouvoir des liens faibles (éd. CNRS, 2020, 350 p., 25 euros).

   Quel bilan faites-vous du confinement?

L'entrave temporaire aux libertés publiques était justifiée pour assurer la sécurité des personnes, incompatible avec les rencontres et rassemblements qui sont au cœur de la vie démocratique. La société s'est assez remarquablement réunie autour d'un enjeu moral  supérieur, le refus de laisser mourir une partie de la population. En revanche, il a été établi d'emblée que seuls les experts politiques, avec le soutien des experts scientifiques, étaient en capacité de prendre les bonnes décisions. Or, fonder la décision politique sur la seule expertise scientifique n'a rien d'évident et est même toxique pour la démocratie. Les pays qui ont le mieux résisté à l'épidémie sont ceux dont les dirigeants - souvent des dirigeantes, d'ailleurs -ont certes écouté les scientifiques, mais ont aussi pris en compte l'avis et la  situation de tous les publics concernés.
   En France, au contraire, on a vu s'installer rapidement un monopole de la connaissance, associé à un discours insidieux et paternaliste de dénigrement des capacités civiques des citoyens, soupçonnés d'indiscipline, d'égoïsme, de crédulité. Il y a eu un contraste fort entre ce discours de défiance et de condescendance et la réalité du terrain, où l'on
a vu se déployer la capacité des citoyens à prendre des responsabilités, à s'organiser pour lutter contre l'épidémie et pallier les insuffisances des pouvoirs publics, par exemple en produisant des masques ou en distribuant de la nourriture, y compris dans des conditions difficiles de dénuement, dans des quartiers habituellement

catalogués comme des lieux de désobéissance et de chaos.

   Que révèle le contraste que vous décrivez?

Il met en évidence la dualité qui- est au cœur même de la démocratie, à la fois mode de gouvernement

défini par des institutions et pratiques citoyennes sur le terrain. On l'a vu à l'occasion de cette crise, il existe bien une compétence citoyenne légitimée par l'action, une expertise collective de la société à prendre soin d'elle-même. Un gouvernement qui se méfie de la capacité des citoyens à comprendre les enjeux d'une crise et à y faire face se prive de cette compétence. Cela atteste à mon sens d'une véritable régression  démocratique, d'une perte de ce qui fait l'esprit même de la démocratie, qui est d'inclure l'ensemble des citoyens dans le débat et d'écouter toutes les parties prenantes.

   Elle s'est manifestée dans la composition des comités d'experts. On y trouve une majorité de médecins chefs de service, ainsi que quelques spécialistes en sciences sociales, mais aucune infirmière ni aide-soignante, aucun des personnels des Ehpad qui affrontent en première ligne la crise, ni de représentant d'associations de malades ou d'aidants, dont on sait pourtant, depuis les actions contre le sida, qu'ils développent des

compétences indispensables. Si les comités d'experts avaient inclus dès le départ des aides-soignantes et des infirmières, on peut penser que les décisions auraient été différentes et ces personnels mieux protégés.

   Cette crise sanitaire peut-elle servir de révélateur et faire évoluer notre démocratie ?

On voit se multiplier les prises de position sur le « monde d'après», dont une large proportion vient d'intellectuels, en majorité des hommes. Il y a bien sûr des éléments intéressants dans ce qui est dit. Mais le vrai enjeu, en démocratie, est de donner aussi la parole aux principaux concernés et, on le sait depuis les travaux du philosophe John Dewey, d'intégrer dans le processus de décisions politiques l'expertise et les intérêts de l'ensemble des citoyens ordinaires, ceux qu'on n'entend pas d'habitude.

   Les conventions citoyennes comme celle sur le climat sont des outils pertinents pour mettre en évidence les compétences des citoyens. Il y en a d'autres. Ce qui est sûr, c'est que la crise a effacé la distinction entre d'un côté des sujets sérieux, régaliens, qui seraient réservés aux politiques, et d'autres moins fondamentaux que l'on pourrait laisser aux citoyens.

   Les manifestations de reconnaissance publique à l'égard des travailleurs essentiels, pendant l'épidémie, ont aussi mis à jour un déni démocratique. On a pris conscience, que les intérêts politiques et la qualité de vie d'une partie de la population dont le rôle est essentiel pour la société ne sont pas pris en considération. Non seulement ils sont sous-payés, mais aussi invisibles démocratiquement. L'organisation sociale et économique de ce pays s'est depuis longtemps faite au détriment de citoyens qui n'ont pas eu voix au chapitre, dont une majorité sont des femmes. Il y a là un enjeu majeur d'égalité démocratique auquel il nous faut répondre. »  (https://www.lemonde.fr/, le journal,  n°23460, Idées, p28)

 

 

DROCOURT NATURE vous parle un peu du Ciel,
de la Planète, des HUMAINS ET DES ANIMAUX

La parole à :
Sandra Laugier

 

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