()  -  31/03/19  -  Les défenseurs de la cause animale demandent une égalité de considération morale pour toutes les espèces sensibles ? Comme l’association L214, qui se borne à introduire des caméras cachées dans les abattoirs et les fermes industrielles pour dénoncer les conditions insupportables qui y sont faites aux animaux, ou l’association 269 Libération animale, qui prône la désobéissance civile et l’action directe, tel le blocage des abattoirs. Pour eux l’objectif est l’abolition totale de l’exploitation animale.
2 grands courants d’idées pour la défense animale :

 -  Le welfarisme, de l’anglais welfare, « bien-être » : il s’agit d’un mouvement réformiste qui ne vise pas à abolir l’exploitation animale mais à limiter la souffrance qu’elle génère – il promeut notamment un élevage et un abattage plus respectueux des animaux, afin que leur bien-être soit pris en compte.
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l’antispécisme,  Pour l’antispéciste, en revanche, l’espèce (à l’instar de la « race » et du sexe) ne peut constituer un critère pertinent de considération morale. Seul l’intérêt des individus est à prendre en compte, et plus encore lorsqu’ils sont capables de plaisir et de souffrance. « Je soutiens qu’il ne peut y avoir aucune raison de refuser d’étendre le principe fondamental d’égalité de considération des intérêts aux membres des autres espèces », « Les animaux comptent parce qu’ils sont sensibles. Leur existence nous oblige »

« L’idée est d’affirmer que d’autres espèces que la nôtre ont droit à voir leurs intérêts pris en compte, précise la philosophe Corine Pelluchon., les poissons, les vaches, les cochons et les poules ont un intérêt évident à ne pas souffrir et à ne pas se faire tuer. La science ayant par ailleurs montré – de façon récente au regard de notre histoire – que l’homme peut rester en bonne santé sans consommer de produits d’origine animale, le mouvement antispéciste conteste donc la légitimité de l’élevage, de la pêche et des abattoirs. Quand le welfarisme cherche à agrandir les cages, l’antispécisme, lui, vise à les abolir.

L’antispécisme ne remet pas seulement en question toute notre tradition alimentaire : il bouscule méchamment notre rapport à la nature, voire notre définition de l’humanisme. Autant dire une révolution. Tel est d’ailleurs le titre, La Révolution antispéciste (PUF, 2018), de l’ouvrage publié sous la direction d’Yves Bonnardel, Thomas Lepeltier et Pierre Sigler, qui fait le point de manière précise sur les tenants et aboutissants de ce concept.

-   Une pensée anti écologiste ?

Pour les antispécistes, en effet, la préoccupation va à l’« individu » – qu’il s’agisse d’une chèvre, d’un moineau ou d’une limande. A leurs yeux, l’écologie (du grec oïkos : maison) devrait avant tout consister à gérer la maison commune – la Terre – dans l’intérêt de tous ses habitants sensibles.
Pour les écologistes, en revanche, la préoccupation va à l’espèce : ils s’inquiètent de l’équilibre global présent dans les écosystèmes, et ils considèrent la souffrance et la mort animales comme les composantes nécessaires de la dynamique naturelle – comme en atteste la volonté de réintroduire des prédateurs dans les réserves animalières.

-   Une négation de l’humanisme ?

Si les antispécistes sont unanimes à vouloir abolir la chasse, la pêche et toute action humaine entraînant la souffrance ou la mort animale, certains poussent le débat plus loin encore. Doit-on, se demandent-ils, venir en aide à des êtres sensibles qui souffrent pour des raisons indépendantes de notre volonté, dans leur milieu naturel, où règne cruauté et loi de la jungle ? « Est-ce que ça pose un problème moral que des lions mangent des gazelles ? Autrement dit : y a-t-il une nécessité morale à tenter de les en empêcher ?, reformule Thomas Lepeltier. C’est la même question qu’avec l’ingérence politique. Elle est à deux niveaux : ai-je le droit d’intervenir ? Et, si oui, est-ce que je ne vais pas causer plus de tort en le faisant qu’en ne le faisant pas ? » Il n’a pas la réponse, mais nous invite à y réfléchir.

Derrière l’égalité de justice revendiquée pour tous les êtres sensibles, ressurgit ainsi, une fois encore, la toute-puissance humaine. Car il ne s’agit pas ici, comme le soulignait dans Le Monde des livres, en mars 2018, le philosophe Bruno Latour , « de reconnaître dans les autres espèces d’autres manières de vivre, mais d’étendre au contraire à tous les vivants la vision morale des humains. S’il faut critiquer l’idée même de cette nature où les lions mangent les gazelles, c’est au nom de la culture des humains sensibles à la cruauté ».

« La folie animalitaire actuelle est celle d’un humanisme envahissant qui veut plaquer les valeurs humaines sur l’ensemble de la nature »

Sur le plan philosophique, enfin, l’antispécisme pose une question de fond particulièrement clivante : de quel humanisme est-il le nom ? Dénonçant « l’empire des bons sentiments », le philosophe Jean-François Braunstein estime que « la folie animalitaire actuelle est celle d’un humanisme envahissant qui veut plaquer les valeurs humaines sur l’ensemble de la nature » (La Philosophie devenue folle, Grasset, 2018). L’anthropologue Jean-Pierre Digard, spécialiste de la domestication animale, affirme que l’antispécisme s’est mué en un antihumanisme, « à force, pour servir sa cause, d’accuser de tous les maux et de diaboliser les humains, en particulier les éleveurs » (L’animalisme est un anti-humanisme, CNRS Editions, 2018). Le philosophe Francis Wolff, quant à lui, détaille dans Trois utopies contemporaines (Fayard, 2017) les raisons pour lesquelles nouer avec d’autres espèces des relations d’égalité morale est, à ses yeux, une négation de l’humanisme.

Lire aussi « Entre personne et animal, il y a une barrière absolue »

L’argument ne convainc pas Corine Pelluchon, pour qui ce mouvement est au contraire « l’occasion de repenser un nouvel humanisme, et de concevoir l’humain autrement que comme un être qui a besoin de dominer les autres pour affirmer son identité ».
 
Pour autant, l’auteure d’Ethique de la considération (Seuil, 2018) estime que l’antispécisme est un concept dépassé. « C’est un mot péjoratif, qui souligne une discrimination. Or, aujourd’hui, il ne s’agit plus tant de dénoncer les préjugés expliquant la maltraitance animale que de mettre en œuvre une éthique et une politique prenant au sérieux le fait que les animaux comptent. Depuis les textes de Peter Singer, rien n’a changé ou presque, concrètement, en ce qui concerne la condition des animaux d’élevage. Cela veut dire qu’il faut changer d’approche. »

(https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/03/29/l-animalisme-va-t-il-trop-loin_5442884_3232.html)

 

Biblio :  -  La Libération animale (1975) de Peter Singer
-   Lettre ouverte aux mangeurs de viande qui souhaitent le rester sans culpabiliser de
Paul Ariès (Larousse, 180 pages, 9,95 euros)
-  « La question animale nous force à ouvrir les yeux sur ce que nous sommes devenus » de Corine Pelluchon
-   La Vie des plantes (Rivages, 2016)   -  « Les pissenlits méritent mieux que l’anonymat » d’Emanuele Coccia
-  Cahiers antispécistes, de David Olivier  -  Et  Thomas Lepeltier  - Thierry Hoquet


30/03/19  -  Le philosophe Francis Wolff invite à relativiser l'importance de la cause animale
« 
Professeur de philosophie à l'Ecole normale supérieure de Paris, Francis Wolff est notamment l'auteur de Trois utopies contemporaines (Fayard, 2017).

= Dans votre dernier ouvrage, vous affirmez que l'animalisme, qui se présente comme le prolongement de l'humanisme, en est en fait la négation. Pour quelle raison?

La thèse fondatrice de l'humanisme, c'est que la communauté humaine est une communauté éthique unique (d'où le caractère sacré de la personne humaine, l'inviolabilité du corps humain,

l'interdiction de la torture) et que nous devons nouer avec les autres êtres humains des relations d'égalité et de réciprocité qui ne se comparent avec nulle autre. C'est ce qui définit le concept de personne, selon la vision kantienne de l'humanisme. Dès lors qu'on étend cette notion à d'autres espèces, on la corrompt. Entre personne et animal, il y a une barrière absolue: à vouloir personnifier davantage les animaux, nous risquons davantage d'animaliser les êtres humains.

= L'approche antispéciste, qui prône une égale considération morale pour tous les êtres sensibles, vous paraît-elle dangereuse? Elle me semble surtout se fonder sur un concept mal formé. Le spécisme, tel qu'il a été popularisé dans les années 1970 par le philosophe utilitariste australien Peter Singer, repose sur une analogie avec les notions de racisme et de sexisme : puisqu'il est injuste de discriminer les êtres selon leur race ou leur sexe, il est injuste de le faire selon leur espèce. Or, ce raisonnement est soumis à un certain nombre d'objections. La première, la plus évidente c'est que les races n'existent pas, alors que les espèces existent. La deuxième, c'est que le concept d'antispécisme n'est pas différentialiste: il suppose qu'on traite tous les êtres sensibles de la même manière, ce qui est techniquement irréalisable. Nous ne pouvons pas traiter tous les êtres vivants de la même façon. Et, à mes yeux, nous ne le devons pas.
= Que faudrait-il faire alors, selon vous, pour mieux considérer la sensibilité des êtres sensibles ? Nous devons les traiter en fonction de ce qu'ils sont, mais aussi en fonction de ce qu'ils sont pour nous. Autrement dit: nous n'avons pas les mêmes devoirs éthiques vis-à-vis des animaux de compagnie, vis-à-vis des animaux que nous élevons pour leur cuir, leur lait, leur miel et leur chair, et vis-à-vis des animaux sauvages. Envers les animaux de compagnie, notre devoir se déduit de la relation que nous avons nouée avec eux. Nous leur donnons notre affection, ils nous donnent la leur: il est donc amoral et condamnable juridiquement d'abandonner son chien sur une aire d'autoroute, car nous rompons le contrat affectif implicite que nous avons avec lui. Envers les animaux dits « de rente», que nous élevons depuis dix mille ou onze mille ans, notre devoir, qui s'apparente à un contrat de domestication, est de les protéger contre leurs propres prédateurs et de leur garantir le « bien-être animal» tel qu'il a été défini par l'Organisation mondiale de la santé

animale. Ce bien-être, qui se réfère à« la qualité de vie telle qu'un animal individuel « en fait l'expérience», repose sur ce que les welfaristes [de l'anglais welfare: «bien-être»], dont je suis, appellent les cinq libertés : liberté de ne pas souffrir de la faim ou de la soif, d'inconfort, de

douleur ou de maladie, de peur ou de détresse, liberté d'exprimer les comportements naturels propres à l'espèce. Vis-à-vis des animaux sauvages, enfin, nous n'avons aucun type de contrat

implicite. Mais, étant donné la place éminente qu'occupe l'espèce humaine dans la nature, nous avons des devoirs «écologiques» qui nous obligent à veiller à l'équilibre des espèces, à lutter contre les espèces invasives et nuisibles, et à protéger les espèces menacées ou en voie d'extinction.
= Le bien-être animal que vous évoquez est loin d'être atteint dans les conditions de l'élevage industriel ... Le productivisme, en effet, transforme les animaux en choses sans valeur, en machines à produire de la viande, ce qui est scandaleux et doit être combattu. C'est ce que font les associations welfaristes : en se fondant sur la vision utilitariste du philosophe britannique Jeremy Bentham [1748-1832], centrée sur l'idée d'une communauté des êtres souffrants, elles luttent pour promouvoir un élevage et un abattage plus respectueux des animaux.

Mais, en France, pour reprendre un poncif, on ne fait pas de réformes, on fait des révolutions. Le mouvement welfariste s'y est donc implanté tardivement, et il a immédiatement donné naissance à une tendance nettement plus radicale, l'antispécisme.
= De nombreuses associations réclament une meilleure prise en compte de la condition animale par le politique. Qu'en pensez-vous?

Je remarque tout d'abord que la réglementation de l'Union européenne n'a pas été avare en production de textes welfaristes depuis une quinzaine d'années: s'il reste beaucoup à faire, la

condition des animaux d'élevage s'est améliorée. Par ailleurs, si elle a sa place comme d'autres dans les combats humanistes, je ne considère pas que la cause animale doive être une priorité

en politique. Il ne faudrait pas qu'elle en fasse oublier d'autres, qui sont plus importantes.

En France, on n'a jamais autant parlé de la cause animale que depuis le tournant des années 2010. Dans le même temps, on n'a jamais rejeté avec le plus grand cynisme autant d'êtres humains à la mer. Je ne dis pas que les militants animalistes ne sont pas également

sensibles à des causes humanitaires: je dis que l'inversion de ces deux c0urbes est significative de nos sociétés. D'un côté, des replis identitaires et une incapacité croissante à témoigner d'une sensibilité humanitaire; de l'autre, une empathie grandissante vis-à-vis de ceux qui nous semblent les plus dignes de compassion, c'est-à-dire nos animaux. »

PROPOS RECUEILLIS PAR C.V. ( Le Monde, Idées, p28) (Quel dommage que cet homme intelligent soit pro-corrida !)

 

 

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