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DROCOURT NATURE vous parle un peu du Ciel,
de la Planète, des Hommes ET DES ANIMAUX

Camp de Rivesaltes  :  Témoignage de Renada Portet :

   « Comment dire ce qui dépasse le dire. J’ai eu peur.
En arrivant dans ce désert de pans de murs démantelés, hérissés, emmêlés, circonscrits de fils de fer barbelés aux énormes pointes agressives rouillées, dressées comme autant de petites croix se découpant sur un vide battu de tramontane, à perte de vue ce décor sordide sur plus de six cents hectares, j’ai eu peur. Effroi dans tout le corps. Je tremblais. C’était fou. Une peur panique. Quoi !  Des gens avaient vécu là ! On les avait entassés là ! Dans des conditions pareilles ! Mes yeux ne croyaient pas ce qu’ils voyaient. Où sont les sentiments qu’on qualifie d’humains ? On nous dit qu’il y avait la guerre. Oui, une guerre quelque part. Quelque part mais pas ici, en principe. Non. Là, des hommes en armes pour se défendre alors qu’ils n’avaient rien à craindre des bombes ni de la guerre qui était loin, des hommes avec des armes pour se défendre alors qu’ils n’avaient rien à craindre, des hommes solides, en bonne santé et qui mangeaient à leur faim, ces hommes parquaient comme des animaux et en les traitant moins que des animaux, d’autres hommes, femmes, enfants, vieillards, pas des criminels, non, de braves gens qui étaient nés ailleurs, qui étaient baptisés d’une certaine façon ou pas baptisés du tout et qui pensaient, entre autres que , malgré certains tyrans du Nord et du Sud, on pouvait encore croire à la justice, à la tolérance, à l’égalité entre les hommes. Et on les parquait là, sans aucune justification ni autre forme de procès, tout simplement parce qu’ils n’étaient pas du même bord que les tyrans en question et parce que, nés ailleurs, ils n’étaient pas baptisés de la même façon que les autres, ou pas baptisés du tout, et il fallait donc en débarrasser la terre, tout simplement. Ce n’était pas acceptable, voyons, ces façons de n’être pas tout à fait comme les autres. De n’être pas comme les autres veulent que leurs semblables soient. Il fallait les faire disparaître. Même pas besoin de discussion. On les regroupait tous, pour ne pas qu’un seul en réchappe et, hop, ensuite, en s’y employant avec méthode, ils disparaissaient. Pff, en fumée. Très proprement. Une bonne solution. La « solution finale ». Parfaite. Sur laquelle il n’y aurait pas à revenir. Et cet endroit où j’étais, où avait été parqués sans ménagement et sans aucune justification plein de ces braves gens, innocents de tout crime, des gens qui n’avaient rien fait pour être là, cet endroit où on les avait serrés, entassés derrière ses horribles barbelés, cet endroit, avec eux et pour eux, avait été plein de pleurs, de faim, de cris, de saleté, de rats, de vermine, de poux, ils en avaient tous, et ça n’empêchait même pas les sales gestes et les viols, abjection et infamie, avec chantage à la nourriture.
Car pour manger ils n’avaient rien que le laissé-pour-compte des autres, les déchets qu’on leur donnait à partager entre eux, se transformaient immédiatement dans leur pauvre ventre en une honteuse matière qu’ils ne pouvaient retenir et ils en mettaient partout. Il n’y avait plus qu’à faire le vide. C’était même une mesure de salubrité. Pouah !, et c’en serait fini. Tout simplement on « nettoyait ».

Dépossédés de tout, on en faisait des hommes qui n’étaient plus des hommes, qui n’étaient  même pas traités comme du bétail qui, lui, est bien nourri et qu’on garde propre et qu’on soigne s’il est malade, eux ne comptaient pour rien dans le monde des hommes. Ils n’étaient plus rien. Ils n’étaient rien. Ils n’avaient plus de maison, plus de patrie, plus de bagages, ils étaient là, hors du monde, hors de tout. Plus de famille, même. Les enfants étaient séparés de leurs mères, parqués derrière d’autres barbelés, dans d’autres îlots, et les hommes de la famille (grands-pères ou frères-aînés de plus de seize ans) étaient derrière d’autres barbelés, dans d’autres îlots.  On pouvait alors les embarquer, triés, comme des colis, dans des wagons plombés, sans fenêtres, en offrant un voyage de soute à bagages et même, à l’arrivée, pour les survivants, faire sur eux, comme sur des machines, ou comme sur des animaux de laboratoire, des expériences… Autant en faire quelque chose, soyons pragmatiques, puisqu’ils n’étaient : rien. Rien, c’est rien. Après, il ne restait plus qu’à s’en débarrasser, proprement, très très proprement, dans des chambres à gaz. Le tout passé ensuite à la crémation. L’hygiène avant tout. Il n’y a rien à redire. On ne pouvait que penser conne ça. Belle humanité. Répugnante, ignominieuse barbarie qui crée l’enfer chez les hommes, parmi les hommes, entre les hommes. L’enfer, parmi nous. Hallucinant. Et c’est bien nous, les hommes, qui faisons du monde des hommes un enfer. Et il ne s’agit pas d’une métaphore littéraire. Rivesaltes est un « vécu ». Rivesaltes n’est pas la création allégorique d’une page d’écriture. Rivesaltes et son camp, c’est ici, chez nous. Pas ailleurs. Et nous y sommes droits dans nos bottes. On ne peut se voiler la face. Ou nier. Ça se passait tout près de nous, parmi nous. Et nous n’en savions rien ? Ces pans de mur, ces fils de barbelés, cette pourriture, cette saleté et ces débris épars, à l’abandon, en témoignent encore et nous n’en savons rien ! Si près de nous, et nous avons laissé faire ! Comme si nous étions complices ! Je me sens sale, je me sens coupable, j’ai mal partout, dans mon corps et dans ma tête. J’ai honte.

J’ai mal, Margot, Margo Wartenberg. Nous t’avons connue. Tu étais belle, jeune, élégante. Tu étais souvent invitée à notre table, chez ma bonne grand-mère. Et souvent avec Me Mauser, je me rappelle, ce brillant avocat du Barreau de Paris. Au dessert, ce « Maître de la parole » nous régalait, avec sa diction parfaite et sa voix bien travaillée, d’une ou deux fables de la Fontaine, ces exquis bijoux de la littérature française… Il y avait du bon vin des vignes de mon papa et vous vous délectiez de ces civets de lapin aux haricots blancs que, malgré les restrictions, les femmes de nos familles transformaient en chefs-d’œuvre gastronomiques… Un jour, on ne vous a plus vus. Et je ne savais pas. Nous ne savions pas où vous étiez partis. Il y avait bien eu, un matin où il faisait très beau, l’avant-veille de  anniversaire (oui, l’avant-veille, donc : un 26 août), en ouvrant mes fenêtres, il y avait eu, sous un soleil splendide et un ciel qui riait, il y avait  dans la rue, presque sous mes fenêtres, ce camion bâché, tout près de la route vers Perpignan, ce camion bâché  prêt à partir et puis ces cris, ces cris qui me poursuivent encore et que je n’oublierai jamais, les cris de cette pauvre maman qui , avec son bébé de deux ans blotti, contre elle, courait comme une folle derrière le camion qui emportait ses deux aînés : deux petits garçons de dix et huit ans. Ma grand-mère et la voisine sont sorties précipitamment et ont recueilli la maman. Qui ne voulait qu’une chose : savoir où on emportait ses petits et vite, aller les retrouver. Mais on ne savait pas où.    ( SUITE )

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