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DROCOURT NATURE vous parle un peu du Ciel,
de la Planète, des Hommes ET DES ANIMAUX

Camp de Rivesaltes
Témoignage de Renada Portet 

Secret Défense Nationale. (Pensez : c’étaient des gens dangereux !) Et puis, à force de remuer ciel et terre, elle a su… Et nous ne l’avons plus revue. Elle avait supplié les autorités qu’on veuille bien la laisser aller, elle aussi, là où on avait emporté ses petits et on l’avait emmenée avec son bébé. Mais nous, nous ne savions pas où. Je ne savais pas. Et je ne pouvais pas imaginer. Non, personne n’avait imaginé. Jusqu’à aujourd’hui où je vois, par mes yeux et dans mon cœur, l’horreur. Et maintenant j’ai encore plus mal, mal du mal qu’on vous a fait. Vous étiez tous nos amis. On vous connaissait, on participait plus ou moins à votre vie de famille. Comme cela se fait, dans nos villages. Et le pire de tout, c’est que, avec les dates des convois de cet été 1942, je sais maintenant que cette pauvre maman et ses deux petits n’auront jamais eu l’ultime joie de se retrouver. Lorsqu’elle sera arrivée dans ce camp maudit, ses enfants auront été déjà gazés (est-ce possible d’écrire des mots pareils ?) auront déjà été « gazés » depuis trois semaines, sitôt arrivés à Auschwitz-Birkenau…

Près de moi, un homme souffre et certainement d’une façon intenable. Prostré, les mâchoires serrées, il va et vient, d’un pan de mur à l’autre et je sais qu’il  cherche les îlots K et F réservés aux juifs à partir de l’été 42. C’était pire qu’ailleurs. Là, pas de paillasse, pour personne, même pas pour les malades ni les enfants. Pour se coucher, de la paille à même le sol, qu’on ne renouvelait jamais ! (*), pas d’électricité, de rares bougies (avec risque d’incendie), pas d’eau, des douches au jet et dehors en plein air, dévêtus sans aucun égard, aux yeux de tous…Même les latrines étaient en plein air, sur une estrade, exposées à tous les regards, et par tous les temps !

L’abstraction est impossible. Je voudrais bien, mais tout est là et l’abstraction est impossible. L’explication aussi. Il n’y a pas d’explication. Les herbes sèches et les plantes épineuses rabougries ont couvert les méfaits des uns et les souffrances des autres mais il n’y a toujours pas d’explication. Il ne peut y en avoir. Et on ne peut pas ne pas voir. Et on ne peut pas accepter. Mon compagnon éprouve dans sa chair ce par quoi tous ceux de sa famille sont passés. Pendant combien de jours ?, jusqu’à l’embarquement en gare ferroviaire, installée dans le camp même de Rivesaltes, et qui, du 11 août au 20 octobre 42, a vu partir neuf convois de ces malheureux dans des wagons à bestiaux. Pour Auschwitz. Sans retour pour personne. Tout bien prévu et préparé. Bien à l’avance, toutes installations prêtes… qui les attendaient ! Et on avait vu « grand » ! Rien que sur l’Est du territoire allemand et en Pologne, avait été aménagée une douzaine de grands espaces d’internement. Conception à grande échelle. Pensez ! , il y en avait du monde et du monde à éliminer, quelques huit millions ! Alors, il n’y avait pas qu’Auschwitz… Mais rien qu’à Auschwitz, son enceinte comprenait une quarantaine de camps dits « de travail » où étaient répartis toutes sortes d’autres « indésirables » : gitans, homosexuels, communistes résistants. Et Auschwitz était le camp du « tri’. Du tri pour la mort. C’est là qu’on « sélectionnait » les juifs pour les envoyer à côté, à Birkenau (*), où se trouvaient les fours crématoires… c’est pour eux qu’ils avaient été créés et le site choisi ! Une pensée rien que pour eux. Et on les y envoyait nus ! normal. Ils n’avaient plus besoin de rien…On a su, depuis, que les vêtements et les chaussures des sélectionnés et des morts donnaient lieu à un trafic, à bas prix, dans les camps, de même que (mais en plus cher) : les couronnes d’or (lorsqu’il en restait) de leurs dents..

.Effondré, mon compagnon, murmure : « Je voudrais dire le Kaddish, la prière pour les morts, que tout fils doit dire près du cercueil de ses père et mère. Et je ne la sais même pas. Rien que des bribes. J’ai peur de l’estropier. Je suis malheureux à en crever. A vingt-cinq ans, je n’ai pas eu le courage d’affronter le « baptême » juif…C’était trop tard. J’étais trop habitué à la condition « physiologique » qui était celle de mon éducation chrétienne…Je me retrouve lâche. Et pourtant, je me sens juif à cent pour cent, et fier de l’être. Mais sans pratiques religieuses…J’espère quand même, en mon âme et conscience d’agnostique qui doute, honnêtement, qu’on pourra me ranger parmi les Justes. »

C’est vrai qu’il était difficile, au bout de tout ça, de rester cois, les bras ballants…Nous n’avions jusque-là prononcé aucun mot. L’horreur pétrifie. Elle enlève l’usage de la parole. Mais l’émotion qui m’agite amène des mots. Il faut que ça sorte. Je ne m’en sens capable qu’à voix basse, comme dans un cimetière, on ne peut autrement, par respect pour ceux qui, ici, ont souffert le martyre, véritables morts vivants (déjà « programmés » à l’avance, dans ce premier camp, pour des expérience de mort par gazage et fours crématoires !...). Je m’entends marmonner, près de lui « La colère, il n’y a guère que la colère qui ait sa place ici. « Dies irae »…jour de colère, « dies illa » que  celui-là, ô combien ! Comme le dit le « De profondis » chrétien : la mort et la nature seront remplis de stupeur quand (du fond des abîmes) surgira la créature pour répondre au Juge… On présentera le livre dans lequel est contenu tout le jugement du monde Quand le Juge sera assis, tout ce qui a été caché sera dévoilé, rien ne restera impuni. Quel avocat demander puisque le Juste peut à peine être rassuré ? … L’homme coupable ressuscitera de sa cendre pour être jugé, ô jour de larmes pour lui ! »

On n’en sort pas indemne. D’un endroit comme celui-là, on n’en sort pas comme on y est entré. La révélation qui vous y attend vous atteint. Vous ne pouvez ensuite vous imaginer dans un lit douillet sans avoir honte de l’avoir toujours eu à votre disposition, dans votre égoïste confort, ce lit douillet que vous allez, dans cinq minutes, retrouver chez vous ou à l’hôtel. Comme ce serait bien d’oublier. Mais pour certains, ce n’est pas facile. Et, dans notre cas, il va désormais nous en coûter beaucoup de reprendre la suite tranquille des jours de tous les jours. A côté de ces apocalypses qui dépassent l’entendement, la vie ordinaire ne semble plus être faite que de simples anecdotes banales.    ( SUITE )

(*) Documents officiels, d’époque, à la Préfecture.

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